Mood, Petites histoires

Et si on faisait un stage au bled ? Leçon de vie de Papi.

Quand on était petites, mon papi nous disait, à chaque fois qu’on pouvait se montrer capricieuses, qu’il faudrait nous envoyer faire un stage au bled. On vivait pourtant dans une barre HLM de province, avec les conditions de vie que cela implique, et on avait déjà très vite compris que les caprices n’appartenaient pas à notre monde, mais en comparaison à un homme qui avait passé son enfance en Algérie, dans une pauvreté toute particulière, qui avait connu l’abandon, le manque affectif, la guerre, qui avait dû laisser sa femme et ses enfants au pays, sans lui, pour aller préparer leur nid en France, un pays développé qui faute de main d’œuvre l’appelait lui comme beaucoup d’autres, qui a ensuite passé de nombreuses années complètement seul, dans son camion de routier qui lui servait de maison 6 jours sur 7, qui s’est pourtant toujours montré résilient au point de représenter pour moi la définition même du mot. On était des gosses « bien » comme dirait ma grand-mère, peu de pleurs, pas de caprices, pas de scènes au supermarché, toujours sages, calmes, parce qu’on ne vivait pas de cette façon, parce qu’on était élevées comme ça, parce qu’on savait déjà.
On avait des privilèges que lui n’aurait jamais eus. Et on le savait déjà. Même dans notre HLM avec la précarité en guise de quotidien, même si le frigo de notre appartement au troisième étage était souvent vide et qu’il fallait descendre au premier étage chez Papi et Mami pour manger.
On savait.

Quand il plaisantait en évoquant ce fameux stage au bled, on savait. On n’aimait pas forcément qu’on nous rappelle notre « chance » quand dans notre propre pays on était systématiquement entourées de gosses qui en avaient bien plus que nous, mais il nous apprenait à éviter un mal dans lequel l’homme qui n’a que son pays développé pour repère, tombe chaque jour : l’indécence.

Il ne s’agit pas de l’éternelle phrase que chaque parent pourtant éduqué semble sortir à ses gosses : « finis ton assiette, des enfants crèvent de faim en Afrique ». Cette phrase qu’on sort sans réellement se sentir concerné par la famine, parce qu’elle est loin, cette phrase qu’on dit soi même sans trop y croire.

Il s’agissait plutôt d’une vraie leçon de vie, qui a si bien été retenue qu’aujourd’hui j’ai envie de reprendre cette expression de mon papi, et dire à un tas de gens, qu’un bon stage au bled leur ferait du bien.

En réalité je sature face aux comportements et discours capricieux que j’entends ici et là de la part des plus privilégiés souvent, alors qu’on traverse une pandémie mondiale bien plus grave que ces nouveaux obsédés de la liberté, dans son sens le plus bête et le plus galvaudé, veulent bien l’admettre. Alors au lieu de bouillir à l’intérieur, au lieu de déverser une colère dans un texte qui s’adresserait précisément à ces gens, pour qui ne pas fêter un anniversaire (et donc la célébration d’eux même..), est inconcevable par exemple, j’ai pensé à mon papi, et j’ai écrit ce que vous êtes en train de lire.

Alors oui, mes grands-parents n’ont pas pu me transmettre de livres à lire, de films à voir, nous n’avons pas de débats enflammés sur l’actualité, j’ai toujours envié les familles « cultivées » où il est normal de parler d’Art contemporain à table, où on a bien plus de chance d’entendre Matis que Maïté au détour d’une conversation. Mais je n’avais rien à leur envier. Ma culture je l’alimentais seule, sans boire les paroles de personne, ce qui s’est avéré être un réel avantage, j’aurais détesté tomber sous une influence parentale qui m’aurait conditionnée, c’est bel et bien ce type d’endoctrinement qui assure que la fachosphère prospère par exemple.
Non ils ne savent pas qui est Matis, ni Baudelaire ou Spielberg, mais ils sont le parfait exemple de ce qu’est l’intelligence de vie que je prône sans arrêt, ils ne sont pas cultivés, par non choix, mais allez savoir si c’est la vie, leur pratique de la religion, j’ai rarement croisé quelqu’un (et je ne manque pas d’objectivité) avec tant de richesse intérieure, d’empathie, et surtout une gentillesse si naturelle pour son prochain. Je ne parle même pas d’une gentillesse par soumission, qui serait le signe d’une peur d’une punition divine, et c’est ça qui me sidère à chaque fois, il s’agit d’une vraie composante de leur personnalité. Ou peut être que c’est tellement ancré en eux tel un conditionnement que j’évoque plus haut ? Car il est vrai que ma grand-mère a régulièrement pratiqué ce qu’elle appelait la « Sadaqa », ce qui dans sa religion est considérée comme un acte de charité envers les plus démunis.

Moi toute petite : « Pourquoi tu donnes encore tant de galettes à la voisine, on en veut encore nous, pourquoi tu donnes tes sous pour ces gens alors que tu en as déjà peu? »
Elle : « C’est pour aider ceux qui ont moins que nous ».
Moi : « Mais on a déjà rien ».
Elle : « Si on a assez, il faut penser aux autres aussi », « la voisine a perdu son mari je peux pas faire plus pour l’aider mais je peux au moins faire ça ». etc. etc.

Or dans sa religion, la Sadaqa a notamment pour objectif de se purifier, aux yeux de Dieu, mais c’est une composante qu’elle n’évoque jamais. Comme elle n’a jamais approuvé les musulmans qui avaient commis 1000 pêchers, et qui pensaient s’en exonérer et se purifier par une simple visite à la Mecque. Pour elle la religion est avant tout une pratique de coeur, entre soi même et Dieu, elle a en horreur l’hypocrisie qui est soit dit en passant monnaie courante chez les pratiquants de toutes les religions.

Elle ne fait pas ses Sadaqa pour rechercher la moindre validation, elle a la sincère intention d’être une bonne personne. Et c’est là toute la différence.
Elle n’a pas fait un stage au bled, elle a fait l’Ecole de la vie au bled, donc c’est un peu comme Yoda, mais on peut toujours essayer d’être ses Padawans.

Je m’arrête là pour aujourd’hui, la suite au prochain épisode !

*Je reviendrai dans la suite tôt ou tard sur la religion, en attendant je souhaite préciser qu’en tant que pure athée (ou agnostique ça dépend des jours), dans tous les cas anti-religion (si ça ne tenait qu’à moi on les supprimerait toutes) j’ai justement envie de parler de religion, pour compenser une actualité sale, manipulée qui me fend le coeur en cette période qu’on croit sortie d’un scénario foireux de Science Fiction. Façon c’est ma vie que je raconte, je vais pas éviter des sujets pour éviter de fâcher des racistes ou des amateurs d’amalgames :D

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2 Comments

  1. Astrid (Rhapsody in Green)

    Tes lignes m’ont beaucoup émue, vivement la suite !

  2. Withalovelikethat

    Merci pour cet article. Belle journée à toi car oui nous sommes chanceux même en 2020

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