Mood

Cache ce sein que je ne saurais voir

“Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées.” Molière

J’ai grandi dans un milieu où on nous apprend à nous les femmes, à nous cacher des hommes, à ne susciter aucun désir de leur part, à être responsable si désir il y a, car c’est bien connu, nous sommes une tentation et alimentons la perversion de nos congénères masculins. J’ai grandi dans un milieu où la féminité est quelque chose qu’on n’aborde pas, qu’il s’agisse du rapport au corps, à la sexualité, on apprend à en avoir un peu honte, de son corps.

Mon père me disait, dès lors que j’ai eu 12/13 ans, de faire attention, de ne pas mettre de décolleté ou de pantalon trop moulant, d’avoir une image de fille respectable, si je voulais être respectée. C’est l’âge où mon corps de femme est apparu, j’ai tout de suite fait plus âgée, j’ai vite senti un regard particulier des hommes plus vieux. Dès qu’on me regardait avec ce qui semblaient être de mauvaises pensées, j’avais ses mots en tête, je me sentais sale, inconsciemment j’étais la responsable. On m’avait conditionnée à penser que j’étais la responsable.

Se cacher pour se protéger ?

Le problème que je veux soulever aujourd’hui, est que je ne peux pas dire qu’on m’a menti, malheureusement entre la théorie qui voudrait qu’on s’habille comme on veut, et la pratique qui fait qu’on ne peut pas, il y a un monde. On nous accuse de faire chier avec notre “féminisme”, alors qu’il nous est impossible de l’être . Ce dont il voulait me protéger, s’est manifesté à de nombreuses reprises, dont certaines qui m’ont particulièrement marquée :

13 ans :
C’est la première fois que je me mets en maillot de bain avec ce “nouveau” corps que j’expose aux yeux des hommes. Le soir même je le paye : je suis victime de ma première agression sexuelle. Je n’aurais jamais écrit cela avant, mais appeler un chat un chat fait partie du travail que je fais sur moi, ma tendance à la banalisation du moindre drame ayant longtemps été un problème. J’avais même oublié cette agression pendant près de 11 ans…

Toujours 13 ans :
Je découvre ma féminité, je fais comme mes copines et m’achète une tenue de “femme”, une jupe fendue (c’était la mode) et une paire de bottes vernies à petits talons, j’arrive près de mon immeuble, je suis obligée de passer devant une meute de mecs d’environ 25 ans, l’un d’eux me suit jusqu’à mon entrée, me regarde d’un air lubrique et me dis “qu’est-ce que t’es bonne”. Si je fais plus vieille et que je suis déjà mature sur plein de points, la sexualité j’y connais rien, je me demande comment il peut le savoir, je l’esquive et prends l’ascenseur...

La découverte aura duré quelques mois, je reviens vite à mes joggings, je développe une démarche fabriquée de garçon, une expression de bulldog pour qu’on ne s’approche pas de moi.

14 ans :
Je porte un jogging avec un pull un peu moulant, un mec me presse les 2 seins dans le couloir du college.

16 ans :
Je suis en seconde dans un lycée scientifique, nous sommes 3 filles, je porte systématiquement des jupes par dessus mes jeans moulants (oui je m’étais créé un style du coup…) ou des gros sweats que je piquais à mon oncle. Mais ma tante m’a payé le nouveau jean Levi’s trop canon, avec coutures retournées (c’était stylé jadis), il est très moulant mais impossible de mettre une jupe par dessus ce modèle. Cours de bio l’après-midi, je me prends la main au cul du siècle. Le mec m’attrape la fesse et la serre bien avec sa main, en se marrant comme un débile.

Ok. Jusqu’à présent, que je fasse preuve de ma pudeur maladive, ou que je m’habille comme une jeune fille de mon âge, je suis confrontée à des comportements déviants, plus au moins graves. Mon père avait raison, pour être en paix il fallait éviter de trop montrer sa peau, d’afficher ses attributs, et j’ai grandi avec ce principe en tête en permanence :
Je grandis en refusant d’aller à la piscine, alors que j’aime ça, hors de question que mes potes me voient dénudée, ou que je donne des idées mal placées à des inconnus, dès que je porte une jupe je me sens provocante, j’évite toute situation où je pourrais être “sexualisée”.

Vers 18 ans je découvre la vie sociale d’adulte, les sorties, les filles qui elles ont grandi librement avec leur féminité et se montrent sexy, maquillées sans problème. Je vais jusqu’à développer un complexe d’infériorité : moi aussi maintenant je veux sortir apprêtée, moi aussi je veux plaire, je ne veux pas être harcelée, je veux juste plaire à mon mec, à moi même, me sentir jolie, avec toutes les contradictions que cela soulève dans notre société (article à venir plus tard). Etant par ailleurs assez complexée m’assumer ainsi en tant que femme, participe grandement à ma confiance en moi.

Avec le temps je trouve une sorte d’équilibre, et curieusement je n’ai pas peur, même en jogging on se fait draguer, parfois harceler. C’est pas bien grave j’ai l’habitude.

Quand soudain, la peur.

En 2014, j’arrive à Paris, s’en suit un harcèlement de rue quotidien, dans cette ville tout semble décuplé.

En 2016, un garçon me suit en pleine journée dans un quartier très calme, quand je me retourne je vois qu’il est en train de se masturber. La bite à l’air, soyons francs.

Courant 2017, les choses basculent, je passe à côté du pire :
Je suis à une fête, je vais sur le palier de l’appartement situé au 2° étage de l’immeuble sécurisé, pour m’assoir car il n’y a pas de chaises et un monde fou. Un homme débarque de nulle part, il me plaque contre les escaliers, colle sa bouche sur la mienne, avant d’y coller une main quand l’autre commence à de-zipper ma jupe, je hurle si fort (avec la musique personne ne m’entendait mais j’ai un cri mythique) qu’il prend peur et se barre. Plus de peur que de mal. Je pleure 2 minutes, je retourne à ma soirée, je danse, j’oublie. Je ne refoule pas mais j’ai ce fonctionnement, c’est comme ça.

2018 :
On me diagnostique une dystrophie musculaire.

Dès lors, la peur que j’avais réussi à ne pas ressentir pendant 25 ans, est là. Elle s’installe doucement. A la moindre tenue un peu féminine ou sexy je croise 3 dragueurs gentils, 4 harceleurs, ou 167 en fonction des quartiers. Sauf qu’aujourd’hui je sais que je suis incapable de me défendre. Je sais qu’en plus d’être une femme je suis une proie d’autant plus facile, que je ne peux pas avoir la même liberté que ma soeur ou mes copines sportives, j’ai conscientisé quelque chose qui était pourtant là depuis le début…

Alors, cet été, quelque chose a changé. Je l’ai beaucoup subi ce harcèlement, bien plus que d’habitude. Si on s’impatiente de voir le beau temps arriver, on sait aussi qu’il va falloir s’armer de patience et de courage.

Au moment où je vous écris je dois dire que je ressens de la colère, du dégoût, que je suis triste. On avance certes, les hommes éduqués commencent à être sensibles à notre problème, mais cette minorité de dégueulasses, dans une ville comme Paris, ça fait toujours beaucoup de dégueulasses. Je suis triste quand je parle à un homme qui lui n’a jamais harcelé personne, mais qu’il nie le problème, comme si l’exception faisait la règle, comme s’il avait besoin de défendre sa caste masculine.

Je suis triste de ne pas être libre et d’en avoir tant conscience. Je suis triste de me sentir impuissante. Quand l’autre jour, après avoir été interpelée plusieurs fois par des hommes différents, un autre s’est arrêté en voiture, comme si j’étais une pute (notez qu’on ne fait pas ça, on n’accoste pas une femme depuis sa voiture c’est logique non ?!), je n’ai pas ressenti ma colère habituelle, je l’ai ai demandé ce qu’il espérait comme résultat avec cette approche et s’il me prenait pour une pute. Il n’a rien su répondre, tant ces comportements sont devenus anodins ; j’ai poursuivi ma route, et cette fois, comme si l’accumulation avait eu raison de moi, j’ai senti des larmes sur mon visage. Je ne peux plus le nier, les choses n’ont pas changé, au contraire, l’insécurité fait partie de mon quotidien et du quotidien de millions de femmes. Et que ce que je prenais pour de la paraonia suite à un traumatisme n’en était pas. Je ne suis parano, encore moins pessimiste, je suis réaliste et c’est le problème.

Je me sens vulnérable.

J’ai donc passé 20 ans de ma vie à trouver l’équilibre entre ma féminité, ma pudeur anormale, mon éducation, la théorie qui voudrait qu’on soit libre, la réalité qui fait qu’on ne l’est pas, à me forger la juste carapace pour vivre au mieux avec cette problématique. Pour qu’en l’espace 2 ans, entre un diagnostic difficile et une agression dont le traumatisme s’est manifesté bien plus tard, je perde en partie cet équilibre. Pour qu’en l’espace de 2 ans, cette vulnérabilité régisse un peu mon quotidien.

Je me surprends à être ponctuellement agoraphobe alors que je ne l’étais plus depuis 15 ans, à sentir mon coeur battre très fort quand j’entends des pas derrière moi, même en journée, à me retourner systématiquement pour voir qui est derrière moi, à dévier dès qu’un ou plusieurs hommes arrivent en face, sans même le faire exprès. Je me surprends à imaginer un scénario catastrophe, dans lequel je survis à un viol mais retrouve le mec pour le castrer moi-même avant de finir en prison (AHAHA FOLIE JE VOUS DIS). Je ressens de la panique, ce sentiment qui ne m’est pourtant pas familier.

Pas de bras, pas de chocolat ?

Mais donc, si on se fie au discours de mon père (entrer dans la relation père-fille me couterait trop, surtout sur mon blog et je vise un prix littéraire avec ça ahaha), si je me fie à ces expériences régulières de harcèlement, la solution ultime, le temps que les mentalités changent vraiment, serait de s’habiller “suffisamment”, de façon “respectable” ? Donc le précepte religieux qui voudrait qu’on cache les femmes pour ne pas tenter les hommes serait le bon ? On limiterait les risques en évitant les mini jupes et autres petites tenues ?
Et si c’était l’inverse ?

Si cette personne proche, avait eu l’habitude de me voir en maillot de bain, n’aurait-elle pas pu se contrôler ? Quand on a accès à du chocolat tous les jours, se jette-t-on sur la moindre tablette qu’on va croiser ? Ce mec aurait-il touché mon cul, s’il avait l’habitude de le voir et si je n’avais pas cette image de fille intouchable car trop “classe” ou d’apparence prude ?

La pudeur que je dégage est elle gage d’excitation ? Le mystère qu’elle constitue génère t-il plus de convoitise ? Qu’en est-il des autres filles et femmes à qui cela arrive chaque jour ?

Moi-même en vacances à force de mettre des tenues légères ma pudeur diminue fortement, mon rapport au corps et à la nudité se simplifie, l’habitude fait que je finis par me sentir moins à poils, moins sale, par me sentir bien avec mon corps face au regard de l’autre.

Dans les pays chauds, où la culture du corps est plus libre, où les filles semblent pouvoir sortir en string, les hommes sont-ils moins pervers ? Ils voient tellement de culs toute l’année, qu’ils ne se transforment pas en chiens fous au moindre rayon de soleil comme dans notre Capitale ?

Je pensais vous répondre oui en prenant pour exemple des pays comme le Brésil, mais le nombre de viols déclarés au Brésil, pays du culte du corps et des milles et un culs refaits, a pourtant explosé ces dernières années. Depuis quelques années on déculpabilise les femmes et les incite à porter plainte, les agressions ne se sont pas multipliées, mais sortent de l’ombre et c’est effrayant. Donc cacher son corps resterait le meilleur moyen de de protéger ?

Je pose des questions con hein ? Pourtant je n’ai aucune réponse à formuler, si ce n’est des hypothèses basées sur ma propre expérience. Mon expérience prouve que même si on se fait certes moins emmerder quand on est très habillées, on se fait toujours emmerder. Peut-être que notre infériorité en terme de force physique est la seule explication, et qu’il faut simplement accepter ce rapport de force qui durera donc toujours. Et peut-être que nous payons encore les conséquences des siècles derniers, où ne l’oublions pas, la femme on en faisait ce qu’on voulait.

En 2019, notre liberté est toujours atteinte.

15 ans plus tard, la situation est la MEME. Sauf qu’aujourd’hui la plupart du temps je refuse de me contraindre, je m’habille comme je veux et j’adore les robes très courtes, donc je subis davantage le harcèlement de rue. Je ne vous cache pas que cet été j’en ai eu assez, je ne pouvais pas travailler dans un café en robe sans qu’on me fasse chier. J’ai passé des semaines en jean jogging habillée toujours pareille, avec une coupe de merde, pour être tranquille, sauf si je sortais avec mon mec, là je pouvais me sentir libre et me faire jolie comme je le voulais. Je dépends de mon mec pour m’habiller comme je veux. V’la le progrès. Si j’étais célibataire je pourrais donc jamais pécho en soirée.

En 2019, nous devrions TOUS être féministes : vouloir les même droits et la même liberté pour les hommes et les femmes, une liberté commune.

Parce que le féminisme c’est ça, c’est pas s’afficher seins nus sur un balcon, c’est pas détester les hommes (la perversion et les déviances existent aussi chez les femmes, et elles peuvent être connes également, coucou les extrémistes qui passent pour des mal baisées mais n’aident personne). Etre féministe c’est pas vouloir garder ses poils partout, c’est pas vouloir changer la langue française en mettant tout au féminin, c’est pas vouloir dominer les hommes. C’est ne pas vouloir se laisser dominer. Après des siècles de domination. Et nous on a de la chance. Regardez le reste du monde, regardez l’interdiction de l’IVG, regardez cette liberté que des milliers de femmes n’ont pas, regardez les viols impunis, regardez The Handmade Tale, mais ne dites plus jamais que vous n’êtes pas féministes ou que les féministes sont des tarées. PLUS JAMAIS.

Comme vous ne pouvez pas confondre un musulman avec un putain d’extrémiste. Dans toutes les pratiques il existe des dérives, et cela ne concerne qu’une minorité de cons.


Je voulais aller plus loin en évoquant les impacts du patriarcat et des religions, mais c’est bien assez long comme ça et je n’ai pas le courage de continuer.  Vous imaginez, avancer que la religion a un impact sur la perversion des hommes en 2019 ? Ce serait fou non ? Faudrait demander à certains prêtres ;)

Cet article n’est qu’une réflexion, mais je serais ravie d’avoir vos avis et retours, pour le coup il s’agit d’un sujet universel.

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6 Comments

  1. Nissia

    Mais genre, 10000% d’accord. Tu t’es très très bien exprimée avec ce texte, mettant en forme et en mots des ressentis aussi ordinaires qu’inacceptables. Je le relirai les jours où moi aussi cette réalité me mine plus que les autres jours. Merci <3

  2. Linou

    Merci pour cet article, j’aurais
    put également l’écrire, tout comme beaucoup trop d’autres femmes… C’est triste.
    Et le pire c’est que nous même avons grandit en banalisant ces actes, en s’habillant plus, se montrant moins, changeant de trottoire par réflexe comme tu le dis si bien. On a grandit en pensant que tout ça était “normal” que les hommes ne changeraient pas et que c’était à nous à s’adapter à la situation comme on le pouvait…
    Ce n’est que cette dernière année en écoutant les témoignages des “balance ton porc” que j’ai moi même réalisé certaines choses, et me suis rappelé de certaines agressions subis étant adolescente., et que j’avais totalement oublié…
    Ça fait du bien de te lire.
    Alors encore une fois merci.

  3. Astrid

    Je n’ai pas grand chose à rajouter, malheureusement il y a encore tant de progrès à faire… Mais un grand merci pour ton article, qui pose les bonnes questions !

  4. Sophie

    Très bon article qui soulève plein de questions.

  5. Laetitia

    Tout à fait d’accord ! Pendant des années je ne me considérais pas féministe, parce que le féminisme pour moi c’était juste les caricatures qu’on en faisait. Mais en fait, je suis fondamentalement féministe, je veux les mêmes droits et la même liberté pour les hommes et les femmes. Et quoi qu’en disent toujours beaucoup d’hommes tellement imprégnés de patriarcat, on en est encore bien loin.

  6. Lucille

    Juste merci, ça fait vraiment du bien de lire ça

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